Plusieurs architectures concurrentes de gouvernance de l’IA se dessinent : coordination public-privé autour des laboratoires frontières, régulation universelle sous l’égide de l’ONU et modèle chinois articulant BRICS, gouvernance internationale et poids ouverts. De son côté, Bruxelles tente de ménager la chèvre et le chou.

Le ralentissement de l’IA devait empêcher la course au progrès de tourner à la fuite en avant. Il déclenche surtout une foire d’empoigne entre modèles de régulation. 

Premier schéma : celui de Dario Amodei. Les grands laboratoires coordonneraient leur rythme, ouvriraient leurs portes à des évaluateurs indépendants, le tout avec l’appui des pouvoirs publics. C’est l’architecture de « cartel public-privé » étudiée dans notre enquête : la frontière resterait principalement entre les mains de ceux qui la contrôlent déjà, sous surveillance renforcée.

Deuxième modèle : déplacer l’arbitrage vers l’ONU. António Guterres classe désormais l’IA hors de contrôle parmi les « trois menaces existentielles » appelant une réponse internationale. L’ONU dispose déjà d’un panel scientifique international et d’un Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA, dont la première session s’est tenue à Genève en juillet. Pour l’instant, cette architecture organise la discussion multilatérale, resterait donc à la doter des pouvoirs contraignants d’un régulateur mondial.

Pékin bâtit un troisième pôle. La Chine rejette un ralentissement qui figerait l’avance américaine, tout en appelant à un « large consensus » international sur la sécurité de l’IA et en présentant l’ONU comme le canal principal de cette gouvernance. Pourtant, elle développe parallèlement ses propres instruments : Xi Jinping invite les BRICS à rejoindre la World AI Cooperation Organization (WAICO), tournée notamment vers le Sud global, et propose une communauté BRICS open source pour l’IA. Pékin combine ainsi cadre onusien, institutions impulsées par la Chine et diffusion de modèles ouverts pour peser sur les futures règles mondiales sans se laisser enfermer dans une architecture définie par les laboratoires américains. La fracture étudiée dans le second volet de notre enquête devient ainsi géopolitique.

Bruxelles veut ralentir sans décrocher

Ces divergences n’interdisent pas des terrains d’entente. Malgré l’opposition entre leurs pays respectifs, des experts américains et chinois proposent déjà des lignes rouges inspirées du contrôle des armements : maintien d’un contrôle humain sur les systèmes nucléaires et certaines cyberopérations stratégiques, canal bilatéral de crise et restrictions ciblées. Aucun des deux gouvernements n’a encore adopté formellement ces propositions.

L’Union européenne vient toutefois brouiller les lignes. Dans son discours sur l’état de l’Union du 16 septembre, Ursula von der Leyen reprend explicitement le vocabulaire des dirigeants de laboratoires qui veulent « pace the frontier  ». Elle annonce qu’elle invitera les principaux laboratoires frontières à discuter de la manière dont Bruxelles peut soutenir les efforts engagés par l’industrie pour ralentir la course. En parallèle, l’Union veut travailler avec le Royaume-Uni, le Canada et d’autres partenaires sur l’évaluation des modèles, leur vérification, l’alerte précoce et la sécurité. L’AI Act servirait de socle à cette architecture qui se rapproche d’un schéma supranational porté par l’ONU, le limitant toutefois à un club de pays « partageant les mêmes valeurs ».

La formule porte toutefois sa propre ambiguïté. Dans le même discours, von der Leyen affirme aussi que l’Europe doit « rester dans la course », augmenter massivement ses capacités de calcul et mobiliser argent public et privé pour ses entreprises d’IA. Le ralentissement pour les autres, l’effort technologique pour l’UE, en somme. Reste à savoir ce qui sortira concrètement de ce qui n’est actuellement qu’un périlleux « en même temps » dans un discours politique.

Restez informés en temps réel
S'inscrire à
la newsletter
En fournissant votre email vous acceptez de recevoir la newsletter de Incyber et vous avez pris connaissance de notre politique de confidentialité. Vous pourrez vous désinscrire à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent dans tous nos emails.
Restez informés en temps réel
S'inscrire à
la newsletter
En fournissant votre email vous acceptez de recevoir la newsletter de Incyber et vous avez pris connaissance de notre politique de confidentialité. Vous pourrez vous désinscrire à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent dans tous nos emails.