Joel Kotkin voyait surgir une société où les nouveaux serfs dépendraient d’infrastructures hors de leur contrôle. Microsoft en fournit la version ordinaire : documents, identités, agents IA, cloud et sécurité réunis dans un même domaine. Le travail y gagne en efficacité, mais, pour l’entreprise, l’administration et le salarié, sortir du fief relève de la gageure.

[DOSSIER] Quel avenir nous préparent les seigneurs de l’IA ?

La baronnie Microsoft ne ressemble pas à une forteresse. Elle s’ouvre chaque matin avec Windows, Outlook, Teams, Word, Excel ou GitHub. On y écrit, échange, classe, code, signe, stocke et décide. Depuis des décennies, Microsoft équipe ce quotidien professionnel, l’intelligence artificielle lui donne désormais une profondeur nouvelle.

Hier, le groupe fournissait un environnement de travail. Aujourd’hui, ses agents IA circulent entre les applications, automatisent des workflows, déclenchent des actions. Microsoft Scout, encore en préversion limitée, pousse cette logique plus loin : un agent toujours actif, doté de sa propre identité, qui suit les priorités, coordonne les réunions et agit dans Teams, Outlook, OneDrive ou SharePoint. D’assistant sollicité à la demande, l’IA devient un auxiliaire qui continue à agir alors que l’utilisateur est chez lui à regarder Netflix.

Le premier volet de notre dossier sur les seigneurs de l’IA posait la question de l’orientation morale de systèmes. Le deuxième épisode montrait comment Anthropic et OpenAI transforment l’intelligence en dépendance. Avec Microsoft, cette privatisation descend dans la vie professionnelle. L’IA entre dans les documents, les échanges, les identités et les processus.

Dans The Coming of Neo-Feudalism, Joel Kotkin décrit le retour d’une société hiérarchisée : une oligarchie détient les infrastructures, un clergé en légitime la nécessité, les classes moyennes perdent toute autonomie et glissent vers de nouvelles formes de servage. Microsoft donne à cette thèse sa forme la moins spectaculaire et peut-être la plus accomplie : son domaine n’est que le bureau de n’importe quel col blanc. Redmond n’a pas attendu l’IA pour s’emparer de ce territoire, mais elle lui permet désormais de le pénétrer plus profondément.

Pratiques anticoncurrentielles, un abus ? Non, un mode d’emploi

Dans les années 1990, Windows constituait déjà un point de passage quasiment obligé. Les applications et les formats Office enfermaient documents, habitudes et compétences dans un environnement difficile à remplacer. La justice américaine a établi que le groupe disposait d’un monopole protégé par de fortes barrières à l’entrée et avait lié Internet Explorer à Windows pour affaiblir Netscape. Bruxelles l’a ensuite sanctionné pour refus d’interopérabilité et vente liée. Et ce ne sont là que deux épisodes d’une série de plus d’une dizaine de grandes enquêtes ou procédures antitrust engagées contre Microsoft depuis le début des années 1990, aux États-Unis comme en Europe.

Ce rappel, loin d’être une digression historique, est un mode d’emploi. Le premier fief Microsoft reposait sur un système d’exploitation dominant, des formats propriétaires et des effets de réseau : plus les utilisateurs adoptaient Windows et Office, plus les développeurs écrivaient pour eux. Plus les applications se multipliaient, moins il devenait rationnel de partir.

Avec l’IA, cette mécanique passe à la vitesse supérieure. Le verrou ne porte plus seulement sur l’ouverture d’un fichier, mais sur les relations entre courriels et réunions, identités et autorisations, agents et outils métier. L’ancienne Microsoft enfermait l’utilisateur dans des formats. La nouvelle peut emprisonner l’organisation dans la manière même dont elle se souvient, collabore et agit. En mai 2026, le régulateur britannique a justement ouvert une enquête sur le bundling, les réglages par défaut et l’interopérabilité de cet écosystème, y compris l’accès offert aux IA concurrentes. Une redite de l’affaire Internet Explorer : jusqu’où le propriétaire de l’environnement peut-il privilégier l’accès à ses propres services ?

Prisonniers d’un écosystème sous stéroïdes IA

À Build 2026, une conférence annuelle dédiée aux développeurs, Microsoft a présenté cet ensemble comme un système unique, du silicium au cloud, en passant par Windows, GitHub, Foundry, Microsoft 365 et la sécurité. Work IQ doit apprendre comment l’organisation fonctionne ; Microsoft IQ relie ses données ; Agent 365 inventorie, gouverne et sécurise les agents ; Foundry leur fournit modèles, mémoire et outils. Plus que jamais, les utilisateurs de Microsoft sont prisonniers d’un écosystème. Dorénavant, leur entreprise devient un territoire lisible par des intelligences logicielles. 

Chaque agent IA agit dans un cadre de permissions, avec une identité et des journaux. Cette architecture répond à un réel problème : sans contrôle, des agents autonomes pourraient semer le chaos. Elle crée aussi une hiérarchie nouvelle : ceux qui définissent les accès, les modèles, les politiques de sécurité et les sources de connaissance déterminent ce que les agents peuvent voir, comprendre et faire… avec tous les risques que cela comporte.

Le premier volet du dossier demandait qui peut fixer les valeurs d’une intelligence que ses concepteurs ne maîtrisent pas complètement. Dans l’entreprise, cette interrogation prend une forme immédiatement opérationnelle : qui choisit les sources auxquelles l’agent fera confiance, les informations qu’il pourra consulter, les décisions qu’il préparera et les actions qu’il recevra le droit de déclencher ? L’alignement ne relève plus d’une morale abstraite du modèle, mais d’une architecture de permissions administrée dans l’environnement Microsoft.

Organisation d’entreprise, Microsoft rebat les cartes

Palantir rend le champ de bataille ou l’État lisible et actionnable. Microsoft accomplit une opération comparable pour le travail ordinaire. Il ne cible pas un ennemi, mais les flux de l’entreprise afin d’en tirer un graphe exploitable. Dans cette logique, le salarié devient un simple ensemble de messages, de tâches et d’interactions.

Dans cette logique, le pouvoir ne tient pas qu’à la surveillance, mais aussi de la capacité à ordonner le réel, à décider quelles données comptent, quelles actions sont autorisées et quels comportements deviennent optimisables. L’agent ne remplace pas simplement une tâche humaine : il redistribue silencieusement l’autorité entre le salarié, sa hiérarchie, la DSI et celui qui fournit l’infrastructure.

Kotkin appelle clerisy la classe qui légitime l’ordre nouveau comme rationnel, scientifique ou moralement supérieur. Chez Microsoft, cette classe de sachants est moins universitaire que technico-bureaucratique. Il réunit DSI, RSSI, architectes cloud, consultants, intégrateurs, responsables conformité, juristes du numérique et cabinets de transformation. Ce clergé ne bénit pas le fief, mais rédige son architecture cible. Elle parle de Zero Trust, de gouvernance, de modernisation, de réduction du risque, de productivité et désormais de souveraineté.

Si chacun de ces objectifs est légitime, leur combinaison transforme l’intégration Microsoft en réponse par défaut à tous les problèmes qu’elle contribue elle-même à concentrer. L’entreprise manque de compétences ? Copilot les augmente. Les données sont dispersées ? Microsoft IQ les relie. Les agents prolifèrent ? Agent 365 les gouverne. Les menaces progressent ? Defender et Security Copilot les surveillent. La réglementation s’épaissit ? Purview documente la conformité.

La yeomanry sous licence

À chaque difficulté correspond une brique supplémentaire, reliée aux précédentes. À mesure que l’écosystème Microsoft devient la réponse par défaut aux problèmes de productivité, de sécurité et de conformité, le choix d’une solution extérieure finit par apparaître comme une prise de risque.

Le cœur social du problème apparaît alors. Kotkin accorde une place centrale à la yeomanry, cette classe moyenne propriétaire de ses moyens de production, assez autonome pour soutenir une société libre. Microsoft peut augmenter la productivité de cette classe cognitive : le développeur code plus vite, le juriste retrouve un contrat, le journaliste explore ses archives, la PME automatise un processus qu’elle n’aurait jamais pu financer seule.

Une étude portant sur environ 5,5 millions de sessions décrit un usage étendu de Copilot pour écrire, rechercher des informations, analyser et préparer des décisions. Chez des dizaines de milliers de développeurs de Microsoft, l’adoption de Claude Code ou GitHub Copilot CLI a été associée à environ 24 % de demandes d’intégration de code supplémentaires. 

Reste la question de la propriété et du contrôle de ces outils. Le salarié possède-t-il la mémoire qui nourrit son agent, les workflows qu’il exécute, les journaux qui retracent son activité, le modèle qui l’assiste et l’identité qui l’autorise ? L’entreprise possède-t-elle encore sa capacité productive lorsqu’elle dépend d’abonnements, d’API, de mises à jour, de conditions contractuelles et d’une infrastructure qu’elle ne peut reproduire ? Le cadre encadre-t-il encore quelque chose quand c’est un agent qui optimise les process, définit les tâches, gère les priorités ? 

Guerre de l’IA, Microsoft au-dessus de la mêlée

Microsoft peut ainsi apparemment renforcer la yeomanry tout en la dépossédant de certains de ses attributs essentiels : l’indépendance, du moins l’autonomie, et, dans certains cas, leur place dans l’entreprise. Les utilisateurs gagnent des capacités immédiates sans pouvoir contrôler l’infrastructure qui les rend possibles et sans pouvoir maintenir cette efficacité hors du domaine. Une classe productive sous licence, en somme, qui court le risque de glisser doucement vers le servage numérique, jamais ou presque de monter vers la classe des seigneurs.

Le précédent volet du dossier décrivait le fief cognitif construit par Anthropic et OpenAI : l’intelligence devient accessible à grande échelle, tandis que les modèles et la puissance de calcul restent entre des mains privées. Microsoft se place un cran plus loin dans la chaîne. Le groupe n’a pas besoin que toutes les entreprises utilisent la même IA, dès lors que Foundry insère les différents modèles dans leurs documents, leurs identités, leurs outils et leurs processus.

Cette stratégie explique la diversification engagée hors du partenariat exclusif avec OpenAI. Microsoft développe ses modèles MAI, renforce ses puces Maia et distribue Claude, Mistral ou d’autres intelligences dans Foundry. La pluralité des modèles réduits le risque de dépendre d’un laboratoire unique… et conforte la position de Microsoft au-dessus de leur compétition. Le groupe devient l’intermédiaire qui leur fournit les données de l’entreprise, leur attribue des droits et organise leur passage à l’action.

La souveraineté administrée par le suzerain

Une IA rivale peut être meilleure, moins chère ou plus respectueuse des données, mais restera désavantagée si elle accède moins facilement aux courriels, réunions, documents et processus où se crée la valeur. Les intelligences deviennent interchangeables, l’infrastructure demeure. Le fief moderne accueille volontiers l’étranger, à condition qu’il emprunte ses routes, paie son droit de passage et respecte ses permissions.

L’accord conclu avec Mistral illustre cette stratégie de point de passage obligé derrière une apparente ouverture. Il permet notamment d’exécuter certains modèles ouverts dans Azure Local et de mobiliser des capacités de calcul françaises. Avec cet accord, Mistral peut gagner des clients et une capacité supplémentaire, mais au prix de l’intégration dans le domaine qu’il cherchait à contourner.

L’un des arguments de vente de Mistral est en effet de proposer une solution nationale face aux géants américains, un souci de souveraineté largement partagé en Europe. Microsoft répond à ce besoin légitime par… une offre commerciale. Une souveraineté administrée par le suzerain, en somme. Elle promet localisation, chiffrement, contrôle opérationnel, cloud privé et fonctionnement déconnecté. Azure Local, Microsoft 365 Local et Foundry Local peuvent répondre à des besoins réels de continuité, de confidentialité et de maîtrise des opérations. Le client choisit la localisation, le niveau d’isolement, le partenaire européen ou la gouvernance, mais il reste à l’intérieur d’une architecture conçue et entretenue par un groupe étranger.

La sortie, épreuve de vérité

Le piège consiste en effet à confondre autonomie d’usage et souveraineté réelle. Point le plus grave, Microsoft reste soumise au droit américain. Interrogé au Sénat sur sa capacité à garantir qu’aucune donnée française ne serait transmise à une autorité étrangère sans l’accord de Paris, le directeur juridique de Microsoft France a répondu : « Non, je ne peux pas le garantir. »

Et puis une administration peut héberger localement ses données et demeurer dépendante d’un code fermé, de mises à jour, de licences, de compétences certifiées et de décisions prises à Redmond… La souveraineté ne se résume en effet pas au lieu où les données reposent, mais à la possibilité de continuer à travailler lorsque le fournisseur augmente ses prix, retire un service, refuse un usage ou obéit à une autre puissance… ou tout simplement à changer de fournisseur. 

La France fournit à ce titre plusieurs exemples éclairants. Ainsi, le ministère des Armées prépare-t-il le renouvellement de son accord avec Microsoft tout en réduisant sa durée et en exigeant une stratégie de sortie. Environ 200 000 postes reposent sur les technologies du groupe : la dépendance est identifiée, mais la rupture immédiate est jugée plus dangereuse que sa prolongation. Une crainte légitime à en juger par la démarche de la gendarmerie, que nous évoquions à l’occasion du Forum INCYBER 2026. L’institution a remplacé progressivement Office, Internet Explorer et Outlook avant de migrer des dizaines de milliers de postes vers GendBuntu. Le passage fut décrit comme un « non-événement » interne, précisément parce qu’il avait été organisé. La sortie a demandé des années, des compétences et une décomposition méthodique du fief.

Un domaine fermé… et bien gardé

Le Health Data Hub suit une trajectoire différente. Après des années de controverse sur l’hébergement de données de santé chez Microsoft et le risque d’accès extraterritorial, la France a choisi Scaleway. Pour sa part, l’École polytechnique a suspendu son passage à Microsoft 365 avant que l’intégration ne devienne complète.

Ces exemples montrent que l’autonomie se prépare avant la crise : une organisation souveraine conserve les compétences, les formats, les procédures et les alternatives qui rendent un départ praticable. Avec la généralisation de l’IA embarquée dans les produits Microsoft, cela relève plus que jamais du challenge, d’autant que la firme pousse toujours plus loin son intégration.

En effet, Redmond fournit également les gardes chargés de protéger son propre domaine. Plus les agents accèdent aux courriels, contrats, codes et outils d’administration, plus une permission excessive, une instruction malveillante ou une faille peut transformer leur efficacité quotidienne en chemin d’attaque. La faille CVE-2026-26164, corrigée dans Microsoft 365 Copilot, permettait ainsi à un attaquant non authentifié de provoquer une divulgation d’informations par injection.

La réponse porte les mêmes noms que le problème : Entra pour les identités, Defender pour la détection, Purview pour les données et la conformité, Security Copilot pour l’analyse et les agents d’investigation, qui se répondent dans un cercle vicieux : l’intégration crée une nouvelle surface d’attaque, qui rend la protection indispensable. À son tour, la protection approfondit l’intégration. C’est à ce stade qu’Agent 365 arrive comme un sauveur chargé d’observer, de gouverner et de sécuriser les agents de l’organisation.

Un cycle sans fin qui trouve un écho dans un domaine plus vaste que le simple poste de travail. Sur un plan politique, celui qui fournit l’environnement de production peut en fixer les règles d’accès, de contrôle et en gérer les flux. Microsoft ne promet pas de supprimer l’État, il se contente de l’équiper et de le rendre dépendant au quotidien. Un néoféodalisme banal, fait d’un ordre privé devenu presque indiscernable du travail lui-même, et moins spectaculaire que celui de Palantir, qui ambitionne de s’implanter au cœur du régalien.

Suite au prochain épisode.

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